La politique vécue dans les ghettos (1962-2007)

Publié le par sista carol

Depuis 1962, date de l’indépendance, la dictature économique entretenue par le capitalisme sauvage (incarnée par la suprématie des USA et de leurs sociétés multinationales) n’a rien fait pour sortir les jamaïcains de la misère. Bien au contraire. La Jamaïque subit aujourd’hui les conséquences des restrictions imposées par le FMI. L’Etat cherche et réussit à attirer les touristes sur la côte nord de l’île, qui est couverte d’hôtels plein d’américains et d’européens déconnectés de la réalité… la réalité des ghettos. Le taux de criminalité est l’un des plus important au monde. La veille de chaque élection, les gangs des deux partis, le JLP et le PNP, se font une guérilla, et pas moins de 500 personnes décèdent à chaque fois. De plus, la Jamaïque est un important pilier entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord pour le trafic de drogue.

Je vais donc vous expliquer brièvement la politique de ce pays, vue du côté du plus célèbre ghetto de Kingston, Trenchtown. Situé à l'ouest de la ville, il a vu naître et/ou grandir un nombre important de chanteurs jamaïcains, Bob Marley étant le plus connu d'entre eux.

La Jamaïque est donc indépendante en 1962. Quelques années plus tôt, deux hommes s’affrontent déjà : Alexandre Bustamante et Norman Manley. Le premier, syndicaliste, fonda le Jamaican Labour Party (JLP) et le second, créa le People National Party (PNP).

Ces deux hommes sont donc à l’origine du bipartisme jamaïcain et donc aussi des premières fractures politiques distinctes de l’île : le JLP étant libéral, et le PNP plutôt socialiste.

 

bustamante.gifEn 1962, Bustamante (JLP) devient Premier ministre, mettant en place un gouvernement d’industrialisation par invitation (il fait venir des investisseurs étrangers). Il gouverna le pays d’une main de fer, indifférent aux difficultés sociales des jamaïcains.

 

A cette époque des familles entières s’installaient dans les nouveaux quartiers de Kingston.

 

Pour gagner un maximum de voix, le JLP propose donc diverses aides (bourses pour les études, petits boulots, bouts de terrain). Ainsi Trenchtown Proper (avec ses 7 rues allignées), l’un des quartier du ghetto Trenchtown, sera donc de tendance JLP, surtout lorsque le JLP y installe ses collaborateurs (ce principe est appelé « circonscription garnison » : l’idée est de s’assurer un électorat fidèle en « l’achetant »). Voilà donc pourquoi le JLP a gagné les élections. Mais le soucis est de rester au pouvoir. Pour cela, une solution simple et efficace a été mise en place : l’arrivée des armes à feu. Le JLP en distribuait à qui en voulait. Les fusillades ont commencé… et n’ont jamais cessé depuis.

 

Les deux partis (le PNP aussi) ont aussi besoin de militants, en plus des voix du peuple. Ils se tournent donc vers les gangsters et leur versent des récompenses en échange.

 

Bustamante est réélu en 1967. Edward Seaga, un américain, est intégré dans son gouvernement. C’est l’occasion pour lui de construire aussi son fief (une autre circonscription garnison). Il choisira Back-a-Wall, quartier où résident les anciens RasTas du Pinacle, chassés par Bustamante quelques années plus tôt.

seaga.jpgEdward Seaga (CIAga !)
 

Un jour de 67 donc, ce quartier est rasé. Les gens sont réveillés au bruit des bulldozers. Puis, Seaga a totalement réaménagé les lieux en y faisant loger ses supporters. Le quartier est rebaptisé Tivoly Gardens et restera toujours fidèle au JLP.

 

En 1967, les tensions étaient fortes mais c’est lors des élections de 1972 que les choses ont empirées. Toute personne se déclarant apolitique devenait une cible. Les RasTas, pour ne pas se faire avoir, ont fuit vers les collines.

manley.jpgMichael Manley

 

 

Arrive alors le leader charismatique du PNP, Michael Manley (fils de Norman Manley). Son programme marxiste et ses amitiés avec Fidel Castro inquiètent l’Occident, en pleine guerre froide. Pourtant, il redressa le pays en apportant plusieurs mesures sociales. Il devient le porteur d’espoir du changement. Il reçoit le soutien de nombreux chanteurs roots tels que Ken Boothe, Scotty ou Max Romeo ; et s’appuie sur la musique et les RasTas pour se faire élire.

pnpaffiche.jpgAffiche du PNP

 
Manley remporte les élections haut la main. Mais le pire va arriver. A son tour, il s’approprie un quartier de Trenchtown, Arnett Gardens (aussi appelé Concrete Jungle). Il deviendra le QG des gangs du PNP, qui attaquent Tivoly Gardens (JLP).

 

Trenchtown Proper, situé au milieu des deux quartiers est pris entre deux feux. C’est le début d’une guérilla politique sans merci.

 

En 1976, nouvelles élections. Les armes pullulent toujours dans les ghettos. Même Marley, jugé trop proche du PNP, a failli se faire assassiner la veille du Smile Jamaica concert.

 

Manley est réélu pour 4 ans. La violence continue. Elle est même à son comble. Si bien qu’en 1978, un ras le bol des chefs de gangs conduit à un peace committee pour mettre fin au bain de sang. Claudie Massop, gunman proche du JLP et Buckie Marshall du PNP se sont mis d’accord pour ce « cessez-le-feu » symbolique. West Kingston se réunifit… seulement pour quelques temps.

 

Alors en exil en Angleterre, Marley revient en Jamaïque pour le fameux One Love Peace Concert. Il réussira à faire monter sur scène les deux politiciens Manley et Seaga et les fit se serrer la main devant le public.

Manley-seaga.jpgBob Marley en compagnie de Manley et Seaga
lors du One Love Peace concert


Tout le monde veut y croire. Sauf Peter Tosh, qui ce soir là, déclare que la paix, on ne la reçoit qu’au cimetière.

 

L’histoire lui donne raison. Les bateaux qui apportent les sonos du concert depuis les USA sont pleines d’armes à feu ! Ces mêmes armes qui vont faire plus de 800 morts lors des élections de 1980.

 

En 80 donc, la Jamaïque change de bord politique. Seaga devient le nouveau Premier ministre avec une grande majorité. Les gens sont épuisés par les deux mandats de Manley, deux mandats d’une lutte politique sans merci.

 

La CIA a beaucoup aidé Seaga dans sa montée au pouvoir, surtout dans le but de combattre Manley, communiste.

 

Mais les choses s’améliorent doucement. Les gens commençaient à en avoir marre de la politique et les gunman se sont séparés des politiciens pour faire leurs business seuls. Les politiciens ne contrôlent plus les chefs de gangs, mais c’est au tour du trafic de cocaïne et de crack qui intensifie la guerre des gangs et enrichit les gunman (120 tonnes de cocaïne transitent par an en Jamaïque).

 

Le gouvernement de droite impose, à l’aide du FMI, une baisse importante des mesures sociales et une liberté des prix, qui montent instantanément. Le chômage augmente et les baisses de salaire touchent dûrement la population. En échange d’un taux à prix exhorbitant, le FMI a exigé que la Jamaïque ouvre ses frontières aux produits américains, détruisant ainsi les industries de la viande, du lait, des fruits et de la bauxite dans l’île. La mondialisation avec le FMI a ainsi détruit l’économie de la Jamaïque, qui aujourd’hui ne réussit pas à enrayer sa dette.

life-debt.jpg

 

En 1989, Manley remporte les élections et se retrouve donc de nouveau à la tête du pays. Mais il retourna sa veste et collabore avec le FMI jusqu’à sa démission en 1992, pour problème de santé. Percival Patterson (PNP) le remplace. Il fait du combat contre le crime sa priorité mais ne réussit pas à faire baisser la violence.

 

Depuis 2006, Portia Simpson Miller est à la tête du gouvernement. Un espoir car il s’agit de la première femme à accéder à ce statut.

 

Mais la guerre des gangs continuent, même si elle est différente de celle des années 70 et 80. Elle est plus vicieuse et plus microscopique. Elle obéit aux mêmes règles mafieuses qui régissent les gunman du monde entier : détruire son rival pour prendre sa place. Mais les circonscriptions sont encore efficaces, et à chaque élection, les tensions reprennent dans les ghettos de Kingston.

 

En 2003, le ministre de la sécurité nationale annonçait un taux de criminalité de 44 pour 100 000, plus qu’au Brésil, le pire pays de la zone Amériques étant la Colombie avec un taux de 65 pour 100 000. En moyenne, 2 000 jamaïcains sont assassinés chaque année.

Pour finir, voici un terrible clip du classique
« Serious time » de Gyptian. Histoire d'illustrer en image la violence de l'île...

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